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PÔLE B :
500 millions d'eurocitoyens en 2020 : construire et gérer une démocratie commune à l'échelle du continent

- VENDREDI 6 OCTOBRE -

Mme Laurence MONNOYER-SMITH, Chercheur, Equipe Espace Public européen, Laboratoire de Communication politique, CNRS; Maître de conférences en Sciences de l'Information et de la Communication, Université de Compiègne, France
Intervention : 'Quels scénarios d'avanir pour l'émergence d'un espace public européen?'

Une des raisons de l'enlisement de la construction Européenne qu'a révélé le traité d'Amsterdam réside dans l'inexistence actuel d'un véritable espace public européen susceptible de faire émerger dans les 15 des débats transnationaux sur des questions européennes. De cet espace public européen seul peut naître une identité politique commune qui dépasse les particularismes nationaux et la simple cohabitation culturelle pour s'intégrer au sein d'un espace public européen en une vraie communauté culturelle.

Pour notre part, nous pensons que l'avènement d'une telle Europe interculturelle (Dacheux, 1996) est une utopie mobilisatrice qui tient compte des réalités empiriques et s'ancre dans la pratique quotidienne des associations européennes de citoyenneté. L'Europe interculturelle est une Europe où l'Etat-nation reste fort, où la représentation continue à jouer un rôle clef et où le développement des pratiques sociales transfrontalières (tourisme, travail, études, etc.) et la multiplication des espaces de médiation (associations, media, universités, etc.) permettent de dépasser la simple "cohabitation culturelle" (Hermès, 1999), afin de créer une nouvelle dimension politique et culturelle venant s'ajouter, et non se substituer, aux identités collectives existantes. Dans cette perspective, l'espace public politique européen reste un lieu d'affrontement idéologique régulé par la communication politique et la persuasion politique, mais cesse d'être dominé par les mass media et le marketing politique. Il ne vient pas remplacer les espaces publics nationaux, mais marque une nouvelle complexification de l'espace public contemporain. Un tel espace public ne se décrète pas. Il ne se construit pas d'en haut, mais se fabrique par le bas, dans les rencontres intersubjectives et la mise en place de programmes scolaires et médiatiques favorisant la connaissance des cadres de pensée de l'autre. Pourtant, par une sorte de "compression historique", les instances européennes semblent vouloir favoriser l'émergence d'un espace public européen en utilisant des techniques de marketing politique qui ne peuvent être efficaces que dans un espace public préalablement constitué. L'euromarketing politique n'est pas le moyen de résoudre les difficultés de la communication politique européenne. Par contre, il est possible de soutenir l'émergence d'un espace public politique européen par une politique de communication appropriée. Cette politique de communication ne devrait pas tenter d'européaniser des techniques de communication existantes, mais développer une approche empirique qui partirait d'une identification correcte des difficultés de la communication et de la persuasion politique à l'échelon européen.

r, les instances européennes ont déjà identifié la plupart de ces difficultés que nos propres travaux permettent de compléter : nous en voyons 6.:

-Le multiculturalisme. Délivrer une information ou animer un débat politique à l'échelle de l'Union sont des opérations d'une grande complexité qui ont trait à la taille de la population concernée (365 millions d'individus) et aux difficultés intrinsèques de la communication interculturelle. Non seulement, il faut parvenir à franchir l'obstacle linguistique (onze langues officielles dans l'Union européenne), mais aussi tenir compte du fait que les histoires, les modes de vie, les traditions politiques, les références culturelles, les stéréotypes, etc.

-Une faible médiation. L'Union européenne a bien créé des relais locaux permettant de toucher directement les citoyens européens (Euro-info-centres, centres de documentation européenne, etc.), mais ses relais sont en nombre insuffisant (Parlement européen, 1993, p.2; Oostlander, 1993, p.5). De plus, ces relais sont mis en place par différentes directions générales qui n'agissent pas toujours de manière concertée si bien que ces relais se trouvent souvent en position de concurrence et non de complémentarité. Ce manque de médiation entre les citoyens et les instances européennes est si criant que ces dernières ont nommé un médiateur européen (Mr Söderman's). Sans grand succès, car comme le fait remarqué Georgios Anastassopoulos, ancien vice-président du Parlement européen et candidat à la succession de Mr Söderman's : "il est difficile d'avoir un médiateur supposé représenter les citoyens alors que les citoyens ne le connaissent pas" (). Cette faible médiation est d'autant plus criante que la médiatisation fait elle aussi défaut : il existe des chaînes et des journaux transnationaux touchant, dans chaque pays européen, une frange minime de la population, mais il n'existe pas de media de masse touchant une large audience européenne.

-Un déficit politique. La démission de la Commission Santer, au printemps 1999, et la faible participation aux dernières élections européennes sont les signes les plus visibles d'un malaise politique profond. La cause principale de ce malaise est l'absence d'un espace public européen. Cependant, il existe d'autres facteurs venant aggraver ce déficit politique. Ainsi, les rapports officiels mettent en avant : l'impuissance politique de l'Union européenne dans les affaires du monde (Oostlander, 1993, p. 5), son incapacité à construire une Europe sociale (Oostlander, 1999, p. 12), l'opacité et à la complexité de ses procédures de décision (Pex, 1998, p. 6; Oostlander, 1993, p. 3), des promesses faites qui n'ont pas été tenues en temps voulu (De Clerq, 1993, p.6). De son côté, le Parlement européen voit deux explications à la faiblesse politique de l'Europe : le manque de pouvoir accordé à la seule institution européenne élue au suffrage universel et l'absence de participation des citoyens et de la société civile à la construction de l'Europe politique (Parlement européen, 1996). Par ailleurs, certains analystes soulignent l'absence d'une "euroclasse politique" et mettent en avant l'ambiguïté intrinsèque du principe de subsidiarité (Prometheus-Europe, 1999), en cherchant, on pourrait en trouver d'autres…

- Une crise identitaire. L'Europe politique reste à définir. Cette identité en devenir est à la fois une chance : les citoyens peuvent œuvrer à la création d'une démocratie européenne plus participative; mais aussi une faiblesse : les militants européens ont du mal à lever les inquiétudes qui pèsent sur une Union politique aux contours flous et incertains. La chute du mur de Berlin a entraîné la disparition d'un contre modèle politique unificateur qui était la composante essentielle de l'identité négative de l'Union (). Cette chute a engendré une recomposition de la carte européenne. Surtout, l'effondrement du bloc communiste remet au goût du jour les sempiternelles querelles idéologiques autour du futur visage de l'Europe : fédération? confédération? ou simple zone de libre échange? Ni le traité de Maastricht (1993) ni celui d'Amsterdam (1997) n'ont su trancher. -Un "pret-à-penser communicationnel" facteur d'erreurs. Faute, souvent, d'une formation adéquate, les acteurs politiques européens tendent à utiliser un "prêt-à-penser communicationnel" qui circule dans les media, les écoles de commerce, les livres de conseils pratiques, etc. Or, cette "doxa" communicationnelle repose sur une vison instrumentale de la communication (communiquer, c'est parvenir à ses fins) qui s'éloigne considérablement du savoir mis à jour par les sciences de la communication. Nous nous contenterons de donner un seul exemple : la confusion sémantique entre marketing politique, persuasion politique, communication politique et propagande. Cet imbroglio conceptuel auquel nous sommes fréquemment confronté lors de rencontres avec des acteurs politiques (fonctionnaires européens et responsables associatifs) en charge de la communication de leur organisation, s'explique par le fait que les spécialistes du marketing assimilent abusivement la communication à l'art de la persuasion. Pourtant, communiquer ce n'est pas, forcément, vouloir s'efforcer de convaincre par tous les moyens légaux (persuasion) ou illégaux (propagande) une personne récalcitrante. Communiquer, c'est également échanger des affects, transmettre des informations, poser des questions, etc ...

- La diffusion trop massive d'information. Les européens connaissent mal le fonctionnement des institutions et manquent d'informations sur les débats politiques européens et pourtant, la construction européenne souffre plus, à l'heure actuelle, d'un excès que d'un manque d'informations. Pourquoi? Tout simplement parce que trop d'informations tue l'information. L'information européenne disponible est considérable : l'office européen des publications officielles du Luxembourg publie chaque année plus de 1500 titres auxquels s'ajoutent quelques 200 titres que les diverses institutions de l'Union (Comité des régions, Conseil économique et social, etc.) publient par leurs propres moyens. Or, cette information ne cesse de croître au fur et à mesure que les traités élargissent le nombre des pays membres et étendent les prérogatives de l'Union. Pourtant, comme tout être humain, le citoyen européen a des capacités cognitives limitées et ne peut donner sens qu'à ce qui peut s'inscrire dans un cadre culturel et symbolique pré existant. Ainsi, s'il est parfaitement exact que la publicité de l'information politique est une condition nécessaire de la démocratie, il est tout à fait simpliste et dangereux d'affirmer que l'Europe souffre d'un déficit d'information. Non, comme le révèle une enquête faite sur les questions que posent les citoyens sur le Minitel 3615 Europe (Orignac, 1998 ), la démocratie européenne souffre, en réalité, d'une inculture civique (nationale et/ou européenne) : a quoi bon diffuser des dépliants expliquant que le Conseil européen fonctionne à la majorité qualifiée ou que l'Union européenne est régie par le principe de subsidiarité si - comme j'ai pu le constater en tant qu'enseignant - les individus, ne savent pas ce que signifient les termes "majorité qualifiée" et "subisidairité"? Une fois identifié ces différents obstacles, comment soutenir la lente émergence d'un espace public politique européen et interculturel?

Notre étude suggère que plusieurs chantiers peuvent être menés de front :

1. Faire une évaluation systématique des campagnes de communication orchestrées par les directions générales et le Parlement européen Faute de temps et de budgets, la plupart des actions de communication menées par les instances européennes ne sont pas évaluées.
Or cette évaluation, qui doit s'effectuer de manière interne et externe par des instances n'ayant pas élaborée la campagne (des laboratoires scientifiques et un service spécialisé de la Commission, par exemple), est indispensable. Seule une évaluation systématique permet de développer, par tâtonnements successifs, une politique de communication à la fois innovante et efficiente.

2. Redonner sa juste place à la communication dans l'activité politique. La communication n'est ni une perversion de la politique ni son unique modalité. Se contenter d'expliquer une position en imaginant que si les citoyens ne la soutienne pas c'est parce qu'ils ne la comprennent pas c'est confondre information et communication. La communication politique dans l'espace public doit pouvoir ouvrir le débat (et le refermer) en tenant compte des spécificités de la communication interculturelle.

3. Abandonner la propagande et le marketing politique La propagande relève de la manipulation, de la tromperie. Elle use du secret et du mensonge de façon à pouvoir atteindre un objectif politique inavoué sans débats publics ni adhésion à cet objectif; le marketing politique n'est que l'une des modalités possibles de la persuasion politique. Il vise le ralliement en élaborant une image de marque susceptible de rallier une majorité constituée de l'addition de différents segments de la population; la communication politique, enfin, est liée à la clarification des positions contradictoires.
L'institution progressive d'un espace public démocratique aux dimensions de l'Union réclame que l'on condamne la propagande antidémocratique. De plus, la nécessité d'unir et non de segmenter, ainsi que le caractère évolutif de l'Union européenne qui n'est pas un "produit fini", mais un chantier permanent, poussent à l'abandon d'un marketing politique cher et peu efficace.

4. Développer un nouveau registre de persuasion politique et une communication politique moins manichéenne. Les stratégies mises en oeuvre au moment du référendum de Maastricht, à savoir : l'argument de l'inéluctabilité (persuasion politique) et le rejet des opposants dans le camp des passéistes (communication politique) devrait être abandonnés. Les arguments devraient laisser une plus grande part à l'utopie et ne pas rejeter systématiquement comme anti-européens ceux sont pour une forme d'intégration différente de celle proposée par la Commission.

5. Cesser d'utiliser l'Eurobaromètre comme un reflet de l'opinion européenne. Si cet instrument est utile pour rendre compte des pratiques (taux d'équipement, habitudes de consommation, etc.) et établir des comparaisons entre les quinze, mais il ne reflète aucunement l'opinion publique européenne. Aucun sondage ne peut refléter l'opinion publique : le sondage ne mesure pas une opinion, il reproduit et additionne des réponses immédiates à une question qui préoccupe le sondeur.
D'autre part, faute d'un espace public commun, il n'existe pas une opinion publique européenne, mais quinze opinions nationales. Mesurer ce qui n'existe pas, empêche de comprendre les freins et les attentes des citoyens de l'Union.

6. Ne pas abandonner les médiations traditionnelles au profit des nouvelles médiations techniques. En filigrane, le projet d'une société de l'information soutenu par la Commission européenne dans son dernier livre blanc (Commission européenne, 1994) marque le désir de s'affranchir des difficultés de la communication interculturelle grâce au développement de réseaux techniques mettant directement en contact le citoyen et les institutions. C'est oublier que réseaux technique ou pas, si le citoyen ne se sent pas motivé par un désir de participation, il ne bougera pas. Or, les associations européennes de citoyens, les comités de jumelage, les réseaux d'informations de l'Union européenne sont des réalités tangibles qu'il convient de soutenir dans leur patiente action de terrain et qui sont ainsi à même de préparer au futur citoyen européen qui utilisera peut-être aussi les nouvelles technologies. Des expériences comme Arte ou Euronews doivent être encouragées dans la mesure où elles permettent de percevoir comment les autres pays étrangers interprètent les mêmes problèmes européens.
Enfin, comme l'a montré, en France, le Dialogue national pour l'Europe (Weisben, 1998a), une politique de communication européenne se doit de diffuser des messages au plus près des citoyens, c'est-à-dire dans les quotidiens régionaux.

7. Favoriser l'instruction civique européenne. Même dans une conception libérale, la démocratie réclame, au minimum, que l'on sache pour qui et pour quoi l'on vote. Or, non seulement le système institutionnel européen est d'une grande complexité, mais en plus, les systèmes politiques différent sensiblement d'un pays à l'autre. Dans ces conditions, lancer des campagnes de communication en faveur des élections européennes ne sert qu'à enrichir les agences de publicité. L'avènement d'un espace public européen passe par la connaissance des règles du jeu. Dans cette perspective, les enseignants sont les partenaires (et non la cible) privilégiés de toutes les campagnes de communication politique.

8. Relégitimer l'espace public non médiatique. Dans les Etats-nations, l'espace public politique est dominé par les media mais, notre travail le prouve, il ne se réduit pas à l'espace médiatique.
Dans l'Union européenne, l'espace médiatique est fractionné, ce sont principalement les acteurs sociaux qui tissent les liens politiques transnationaux. Dans ces conditions, relégitimer l'espace public politique non médiatique valorise la participation citoyenne et favorise l'émergence d'un espace public transnational.
En effet, contrairement à l'opinion communément admise, ce ne sont pas les media qui créent une culture nouvelle, c'est l'existence d'une doxa commune qui conditionne la médiatisation.

Bien entendu, ce ne sont là que quelques pistes de travail qui ne garantissent aucunement le succès et qui, sans nulle doute, renferment une bonne dose de subjectivité normative.


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