PROJETS EN COURS

    Campagne Oui-Mais
    E-mmunities

 RETOUR SUR ...

    Grands Prix 2004
    Grands Prix 2003
    EU-Student Vote
    Marathon

 FONDAMENTAUX

    Congrès fondateur
    15 Propositions
    Conférences annuelles
    Statuts
    Comité directeur
    Partenaires











Pôle A | Pôle B | Pôle C | Pôle D | Pôle E
PÔLE B :
500 millions d'eurocitoyens en 2020 : construire et gérer une démocratie commune à l'échelle du continent

- VENDREDI 6 OCTOBRE -

M. Paul SORIANO, Président de l'IREPP (Institut de Recherches et Prospective Postales); Groupe Tocqueville (Internet & Politique), Internet Society
Intervention : 'Vers un espace de liberté, de sécurité et de justice. Le cadre juridique et politique de l'action de l'UE en matière de justice et d'affaires intérieures'

Paul Soriano, président de l'Institut de Recherches et prospective postales (IREPP), s'exprime dans le cadre de l'Internet Society, une association transnationale crée par les pères fondateurs du Net, pour contribuer au développement d'un Internet pour tous, un Internet universel, libre et pluriel.

Le chapitre français de l'ISOC travaille s'intéresse de près au thème Internet et le politique , " la deuxième révolution ". C'est ainsi que nous présenterons le 12 octobre au siège de l'association un questionnaire aux élus qui sera administré dans les prochaines semaines. Les principales rubriques de ce questionnaire confirment que le mot " révolution " n'est sans doute pas excessif, je cite…

- crise des régulations
- gouvernance de l'internet et de la société des réseaux
- souveraineté et rôle des Etats
- liberté, égalité, fraternité dans la société des réseaux
- homogénéisation ou prolifération identitaire
- démocratie participative, etc.

Nous présenterons les résultats de cette enquête et les commentaires qu'elle suggère lors des Cinquième Rencontres de l'ISOC à Autrans du 11 au 13 janvier 2001 (voir : www.isoc.asso.fr)

Une révolution de portée anthropologique
La révolution de l'Internet ou plus exactement de la société des (en) réseaux est une révolution de portée anthropologique. C'est à dire qu'elle tend à transformer non seulement l'économie, la politique, la société en général, ou encore la culture, mais plus radicalement l'homme lui-même dans ses comportements, ses motivations et même dans ses valeurs… En effet, le réseau affecte notre expérience intime de ces fondamentaux de l'existence humaine que sont le temps, de l'espace et la mémoire. Elle institue de nouvelles formes de pouvoir, le pouvoir diffus mais parfois implacable du réseau justement. Le réseau remet en cause non seulement telle ou telle institution (l'école, l'Etat…) mais la notion même d'institution. Et enfin, le réseau promeut le virtuel aux dépens de ce que nous appel(i)ons le réel…

Un monde sans durée ?
Un monde du temps réel, ou plutôt du juste à temps, du zéro délai… où l'interruption de toute durée par les irruptions provenant du réseau devient la règle. Cette notion de juste à temps s'est d'abord imposée dans l'économie, grâce aux progrès de la logistique et de l'infogistique (qui est la gestion et l'optimisation des flux matériels grâce à des outils informatiques en réseau). Mais on peut généraliser à la gestion de tous les flux : flux d'information, de connaissance ou même d'opinion ? Pourquoi pas le juste à temps de la politique, dans un monde où l'opinion devient du reste de plus en plus volatile " sans durée " ? (voir, entre autres, l'évolution des opinions sur le PACS en France). Pourquoi pas le juste à temps de l'éducation, le " just in time open learning " où l'on acquiert des connaissances juste au moment où elles sont requises (exactement comme la logistique permet le just-in-time de la livraison des marchandises sur les chaînes de production ou au domicile du consommateur). On remarquera que ce " JITOL " est exactement le contraire de l' " école ", cet espace clos délibérément mis à l'abri des événements (c'est-à-dire, en somme, des irruptions intempestives du réseau) et l'où n'en enseigne pour ainsi dire jamais just in time… (à l'école, on apprend pas le latin, l'histoire où même les mathématiques just in time).

Un monde sans distance et sans frontières ?
Zéro délai, zéro distance : dans un monde interconnecté, les individus sont toujours là, sans distance par rapport au réseau qui est partout (ou nulle part ce qui revient exactement au même). Sauf, bien entendu, si l'on se déconnecte - mais la pression est forte pour ne pas se déconnecter (éteindre son portable comme j'ai dû le faire en franchissant la porte de cette prestigieuse institution est une épreuve particulièrement pénible). Le réseau dilue toutes les frontières, à commencer par les frontières territoriales, mais il tend aussi à diluer les frontières des entreprises (voyez les manuels spécialisés qui décrivent l'entreprise en réseau, éclatée, diluée, reconfigurable à volonté…), l'entreprise et, plus généralement, les institutions de l' " ancien monde "… Le réseau tend à fluidifier radicalement, d'abord l'économie, et sans doute aussi la politique, la culture et la société en général…

Un monde sans mémoire ?
Sans durée, sans distance et sans frontière la société des réseaux pourrait produire aussi un monde sans mémoire, par externalisation systématique de l'information et de la connaissance, un peu comme l'écriture et les bibliothèques ont permis d'externaliser une partie de la mémoire humaine, (ce que déplorait déjà Platon !). Mais cette fois de manière radicale puisque le réseau permet non seulement de stocker toutes les connaissances dans les mémoires techniques mais qu'il offre de surcroît des moyens sophistiqués d'accéder à ces connaissances pour les acquérir… juste à temps.

Un monde sans institutions ?
Pourquoi une dévaluation sinon une disparition possible des institutions dans la société des réseaux ? D'abord parce qu'il y a un rapport étroit entre durée et institution (au sens large) : une école, une bibliothèque, une église, un parlement, la Sorbonne, sont, normalement, des lieux clos, où l'on peut jouir de son droit à la durée et à la distance, à l'abri des interruptions provoquées par les événements du monde extérieur ou les irruptions du réseau. Il existe désormais un test pour mesurer la vitalité d'une institution : est-ce que, lorsque vous en franchissez le seuil, on vous demande ou pas d'éteindre votre téléphone portable ? Si oui, on a probablement affaire à une institution vivante (comme ici-même !), sinon… elle est probablement frappée d'obsolescence… Mais ce qui interpelle le plus rudement les institutions c'est le virtuel. un monde virtuel ? Il faut prendre très au sérieux cette notion de " virtuel " qu'on emploie couramment et souvent à contresens dès qu'il est question d'Internet … Le cyberespace, c'est une réserve de réalité, où la maîtrise d'un code (le code binaire) permet de produire et reproduire à volonté de la réalité, sous forme d'images, de réalité virtuelle, d'objets, de produits, de mondes virtuels, de communautés et d'institutions virtuelles (école, bibliothèque, musée, église, parlement virtuels…), et même peut-être, qui sait (si l'on parvient un jour à maîtriser le code génétique aussi bien que le code binaire) produire et reproduire des êtres vivants… Mais si l'Internet est une réserve d'institutions (qui permet à tout moment, juste à temps) de configurer, reconfigurer n'importe quel type d'institution (une entreprise ou une école), on peut se demander si les institutions anciennes gardent encore tout leur sens… Si j'osais en ces murs une référence philosophique, je dirais que nous quittons un monde aristotélicien où le réel est plus que le virtuel, pour un monde platonicien ou le virtuel est plus que le réel, rendu indéfiniment reproductible par la maîtrise du code… Ne croyez pas que je pousse un peu trop loin le bouchon. Regardez ce qui arrive à la cyberentreprise, en réseau, éclatée, aux frontières fluctuantes, reconfigurable en fonction des projets ou des circonstances, ad hoc, comme on dit aussi parfois… Et il n'y a pas de raison pour que ce qui arrive à l'entreprise n'arrive pas, si l'on n'y prend garde, à toutes les institutions, toutes plus ou moins solubles dans le Net… Et du coup, le monde en réseau est un monde où l'on pourrait se passer d'institutions " réelles " dans la mesure où pourrait produire, juste à temps, des avatars d'institutions, des institutions simulées… Et les défaire après usage..

Crise du politique : une crise générale des régulations
Revenons à des réalités plus immédiates et plus directement politique… Institutions ou pas nous vivons une crise des régulations, ce qui est une autre façon de dire une crise du politique… A cette formulation on peut en préférer une positive : nous sommes en quête de régulations adaptées à la société des réseaux… A vrai dire, il existe différents modes de régulation : la loi, les libres accords entre acteurs autonomes, l'opinion et les médias, le marché, les régulations techniques, comme le Code de la route par exemple où les protocoles de l'Internet, par exemple. Ce qui caractérise la société des réseaux en gestation, c'est d'une part qu'elle est dépourvue de régulation globale -elle n'a pas de " Constitution "- et que de l'autre, certains modes de régulation semblent défaillants par rapport à d'autres apparemment mieux adaptés.

Le déclin de la loi ?
En gros il semble que la loi soit un mode de régulation en déclin, cela pour trois raisons…

. l'accélération du changement dans un monde qui sacrifie peu à la durée (or la loi et le règlement sont faits pour durer)
. la remise en cause des frontières pose également problème, puisqu'en principe, une loi s'applique sur un territoire donné… et quand il s'agit notamment de l'Internet, le territoire législatif pose problème.
. et il y a enfin, une certaine perte de légitimité du politique… concurrence des territoires

D'autant que la " concurrence des territoires " oblige désormais les politiques à soigner la " compétitivité " de leur territoire… pour séduire les forces économiques en quête de localisation et de relocalisation… Et bien entendu, les systèmes de régulation font partie de ces avantages compétitifs. Cf. Ch.-Albert Michalet, La Séduction des nations. Comment attirer les investisseurs, Economica. Cf. aussi, après les paradis fiscaux, les " paradis numériques ", totalement " dérégulés ". C'est pourquoi d'autres modes de régulation semble prendre le pas. A l'évidence, le marché, les accords entre acteurs autonomes (ce qu'on appelle désormais la co-régulation) et aussi les codes techniques… Il est possible que l'Internet en tant qu'espace public contribue également à la montée des régulations par l'opinion (mais, on verra qu'on a des raisons d'en douter). Quelques exemples… Aujourd'hui, la " police du Net " est souvent le fait d'initiatives privées sans grande légitimité. Citons les Cyberangels constitués par des internautes volontaires d'une centaine de pays, l'ICRA fondée par des grands acteurs du Net qui " cote " les sites en fonction de leur contenu (violence ou sexe). Il existe même une association américaine de sites pornographiques de lutte contre la pédophilie ! En matière de droits d'auteurs et de diffusion musicale, faute de réglementation ad hoc, Yahoo! vient de prendre l'initiative de rémunérer les éditeurs musicaux et de verser " les premières royalties du monde du web ". Si l'exemple fait des émules et que le marché valide le dispositif, on pourra dire que Yahoo! a fait la loi. Il existe aussi des logiciels permettant de contrôler l'accès à certains sites (régulation technique). En France, le rapport Christian Paul, très innovateur à cet égard, propose d'officialiser la co-régulation - autrement dit la régulation par les acteurs présumés autonomes. La hiérarchie des normes… Le problème, c'est que normalement, c'est la loi qui encadre et légitime les autres modes de régulation : le marché est nécessairement institué par la loi. Le procès fait à Microsoft aura bien montré, quelle qu'en soit l'issue, que le marché n'est pas opposable à la loi et que même il en dépend. De manière générale, on peut se demander si une collectivité humaine quelconque peut perdurer sans " constitution ", explicite ou implicite. Pascal : " C'est une plaisante chose à considérer, de ce qu'il y a des gens dans le monde qui, ayant renoncé à toutes les lois de Dieu et de la nature, s'en sont fait eux-mêmes auxquelles ils obéissent exactement, comme par exemple, les voleurs, etc. " (Pascal, Pensées). A quoi Voltaire répond : " Cela est encore plus utile que plaisant à considérer ; car cela prouve que nulle société d'hommes ne peut subsister un seul jour sans règles. " (Voltaire, Lettres philosophiques). Aujourd'hui, les institutions susceptibles de donner des règles du jeu globale, sont contestées, chacune de leurs réunions fait l'objet de manifestations spectaculaires, où les intérêts des uns et des autres sont du reste assez confusément exprimés. Cela signifie clairement un déficit politique et plus précisément un déficit institutionnel, justement… De manière plus générale, on ne peut qu'être alarmé par la défaillance des régulations sociales telle qu'on en observe chaque jour les manifestations, notamment dans notre pays où, historiquement, la loi républicaine constitue l'alpha et l'omega de toute forme de régulation… Conclusions Je ne voudrais surtout pas conclure de manière négative ou pessimiste. Une chose est certaine, c'est que nous vivons une période historique. Nous sommes probablement des mutants et nous avons le privilège unique de pouvoir observer encore à distance et dans ce qui nous reste de durée, comme ici-même, différents avatars possibles de l'espèce homo en voie de mutation… Les évolutions possibles que j'ai décrites sont conformes à de réelles tendances lourdes. Mais ce sont des évolutions possibles (et non inéluctables) dans un univers a-politique, en quelque sorte. Je n'ai pas voulu suggérer que la société des réseaux serait nécessairement un monde sans durée, sans distance et sans frontières, sans mémoire, sans institutions… Mais j'ai voulu trancher avec des visions symétriques utopistes d'un monde spontanément unifié et pacifié par la communication et le commerce… D'autant que cette utopie ressurgit, presque à l'identique, à chaque grand progrès des techniques de communication… Intensément politique… Contrairement à ce qu'affirment certains experts, nous vivons une période non pas de déclin politique, mais intensément politique. Une période de fondation… Une période constituante, en quelque sorte. Et seule la défaillance des politiques (que nous sommes tous si nous méritons le nom de citoyens, mais citoyens de quelle cité, là est toute la question) que seule la défaillances des politiques disai-je pourrait rendre proprement a-politique… c'est-à-dire inhumaine. Un monde commun à instituer… la " République ", le " monde commun " Quelque soit la radicalité des transformations en cours, il n'est pas de monde humainement vivable qui ne soit institué. Certes, la société des réseaux semble fatale à des ensembles politiques, trop petits pour maîtriser les flux mondiaux de l'économie, trop grands pour traiter les problèmes locaux de la vie quotidienne. Pourtant, dans un monde en pleine explosion identitaire, où s'entrecroisent et s'affrontent les allégeances ethniques, religieuses, nationales, idéologiques, sexuelles, tandis que prolifèrent, dans le cyberespace, les " communautés virtuelles ", il n'y a peut-être pas d'autre issue politique qu'un " modèle républicain ", précisément parce que ce modèle ne se fonde pas sur des appartenances identitaires mais sur un consensus purement politique. Espace public ? Internet est un dispositif de communication qui rend possible un espace public mais ce n'est pas un espace public… Pour qu'advienne un tel espace public, c'est à dire pour qu'il y ait débat, il faut outre une langue commune, des références et des valeurs communes… Et c'est sans doute ce qu'il y a de plus excitant dans la construction européenne : à savoir qu'elle nous invite et nous contraint à construire, à instituer un modèle d'espace public, articulant le local, le national et le global, conformément au principe de subsidiarité sur lequel on a tort d'ironiser puisqu'il est probablement le plus sérieux et le plus vital défi que connaisse aujourd'hui la construction de l'Europe… Les techniques du réseau nous apportent, comme on en a vu ici-même quelques exemples, des outils permettant d'élargir le débat à une échelle inconnue jusqu'ici. Mais sans volonté et institutions politiques, l'agora électronique planétaire risque de dégénérer en gigantesque cacophonie et brouhaha. A moins que le customer relationship management ne n'organise à sa manière cette confusion, au prix d'une réduction de l'existence humaine à l'exploitation d'une lifetime value d'homo consummans intégral et hébété, sans durée, sans distance, sans mémoire et sans identité.


© Copyright Newropeans - contact email: contact@newropeans.org