Paul
Soriano, président
de l'Institut
de Recherches
et prospective
postales (IREPP),
s'exprime dans
le cadre de
l'Internet Society,
une association
transnationale
crée
par les pères
fondateurs du
Net, pour contribuer
au développement
d'un Internet
pour tous, un
Internet universel,
libre et pluriel.
Le chapitre
français
de l'ISOC travaille
s'intéresse
de près
au thème
Internet et
le politique
, " la
deuxième
révolution
". C'est
ainsi que nous
présenterons
le 12 octobre
au siège
de l'association
un questionnaire
aux élus
qui sera administré
dans les prochaines
semaines. Les
principales
rubriques de
ce questionnaire
confirment que
le mot "
révolution
" n'est
sans doute pas
excessif, je
cite…
- crise des
régulations
- gouvernance
de l'internet
et de la société
des réseaux
- souveraineté
et rôle
des Etats
- liberté,
égalité,
fraternité
dans la société
des réseaux
- homogénéisation
ou prolifération
identitaire
- démocratie
participative,
etc.
Nous présenterons
les résultats
de cette enquête
et les commentaires
qu'elle suggère
lors des Cinquième
Rencontres de
l'ISOC à
Autrans du 11
au 13 janvier
2001 (voir :
www.isoc.asso.fr)
Une
révolution
de portée
anthropologique
La révolution
de l'Internet
ou plus exactement
de la société
des (en) réseaux
est une révolution
de portée
anthropologique.
C'est à
dire qu'elle
tend à
transformer
non seulement
l'économie,
la politique,
la société
en général,
ou encore la
culture, mais
plus radicalement
l'homme lui-même
dans ses comportements,
ses motivations
et même
dans ses valeurs…
En effet, le
réseau
affecte notre
expérience
intime de ces
fondamentaux
de l'existence
humaine que
sont le temps,
de l'espace
et la mémoire.
Elle institue
de nouvelles
formes de pouvoir,
le pouvoir diffus
mais parfois
implacable du
réseau
justement. Le
réseau
remet en cause
non seulement
telle ou telle
institution
(l'école,
l'Etat…)
mais la notion
même d'institution.
Et enfin, le
réseau
promeut le virtuel
aux dépens
de ce que nous
appel(i)ons
le réel…
Un
monde sans durée
?
Un monde du
temps réel,
ou plutôt
du juste à
temps, du zéro
délai…
où l'interruption
de toute durée
par les irruptions
provenant du
réseau
devient la règle.
Cette notion
de juste à
temps s'est
d'abord imposée
dans l'économie,
grâce
aux progrès
de la logistique
et de l'infogistique
(qui est la
gestion et l'optimisation
des flux matériels
grâce
à des
outils informatiques
en réseau).
Mais on peut
généraliser
à la
gestion de tous
les flux : flux
d'information,
de connaissance
ou même
d'opinion ?
Pourquoi pas
le juste à
temps de la
politique, dans
un monde où
l'opinion devient
du reste de
plus en plus
volatile "
sans durée
" ? (voir,
entre autres,
l'évolution
des opinions
sur le PACS
en France).
Pourquoi pas
le juste à
temps de l'éducation,
le " just
in time open
learning "
où l'on
acquiert des
connaissances
juste au moment
où elles
sont requises
(exactement
comme la logistique
permet le just-in-time
de la livraison
des marchandises
sur les chaînes
de production
ou au domicile
du consommateur).
On remarquera
que ce "
JITOL "
est exactement
le contraire
de l' "
école
", cet
espace clos
délibérément
mis à
l'abri des événements
(c'est-à-dire,
en somme, des
irruptions intempestives
du réseau)
et l'où
n'en enseigne
pour ainsi dire
jamais just
in time…
(à l'école,
on apprend pas
le latin, l'histoire
où même
les mathématiques
just in time).
Un
monde sans distance
et sans frontières
?
Zéro
délai,
zéro
distance : dans
un monde interconnecté,
les individus
sont toujours
là, sans
distance par
rapport au réseau
qui est partout
(ou nulle part
ce qui revient
exactement au
même).
Sauf, bien entendu,
si l'on se déconnecte
- mais la pression
est forte pour
ne pas se déconnecter
(éteindre
son portable
comme j'ai dû
le faire en
franchissant
la porte de
cette prestigieuse
institution
est une épreuve
particulièrement
pénible).
Le réseau
dilue toutes
les frontières,
à commencer
par les frontières
territoriales,
mais il tend
aussi à
diluer les frontières
des entreprises
(voyez les manuels
spécialisés
qui décrivent
l'entreprise
en réseau,
éclatée,
diluée,
reconfigurable
à volonté…),
l'entreprise
et, plus généralement,
les institutions
de l' "
ancien monde
"…
Le réseau
tend à
fluidifier radicalement,
d'abord l'économie,
et sans doute
aussi la politique,
la culture et
la société
en général…
Un
monde sans mémoire
?
Sans durée,
sans distance
et sans frontière
la société
des réseaux
pourrait produire
aussi un monde
sans mémoire,
par externalisation
systématique
de l'information
et de la connaissance,
un peu comme
l'écriture
et les bibliothèques
ont permis d'externaliser
une partie de
la mémoire
humaine, (ce
que déplorait
déjà
Platon !). Mais
cette fois de
manière
radicale puisque
le réseau
permet non seulement
de stocker toutes
les connaissances
dans les mémoires
techniques mais
qu'il offre
de surcroît
des moyens sophistiqués
d'accéder
à ces
connaissances
pour les acquérir…
juste à
temps.
Un
monde sans institutions
?
Pourquoi une
dévaluation
sinon une disparition
possible des
institutions
dans la société
des réseaux
? D'abord parce
qu'il y a un
rapport étroit
entre durée
et institution
(au sens large)
: une école,
une bibliothèque,
une église,
un parlement,
la Sorbonne,
sont, normalement,
des lieux clos,
où l'on
peut jouir de
son droit à
la durée
et à
la distance,
à l'abri
des interruptions
provoquées
par les événements
du monde extérieur
ou les irruptions
du réseau.
Il existe désormais
un test pour
mesurer la vitalité
d'une institution
: est-ce que,
lorsque vous
en franchissez
le seuil, on
vous demande
ou pas d'éteindre
votre téléphone
portable ? Si
oui, on a probablement
affaire à
une institution
vivante (comme
ici-même
!), sinon…
elle est probablement
frappée
d'obsolescence…
Mais ce qui
interpelle le
plus rudement
les institutions
c'est le virtuel.
un monde virtuel
? Il faut prendre
très
au sérieux
cette notion
de " virtuel
" qu'on
emploie couramment
et souvent à
contresens dès
qu'il est question
d'Internet …
Le cyberespace,
c'est une réserve
de réalité,
où la
maîtrise
d'un code (le
code binaire)
permet de produire
et reproduire
à volonté
de la réalité,
sous forme d'images,
de réalité
virtuelle, d'objets,
de produits,
de mondes virtuels,
de communautés
et d'institutions
virtuelles (école,
bibliothèque,
musée,
église,
parlement virtuels…),
et même
peut-être,
qui sait (si
l'on parvient
un jour à
maîtriser
le code génétique
aussi bien que
le code binaire)
produire et
reproduire des
êtres
vivants…
Mais si l'Internet
est une réserve
d'institutions
(qui permet
à tout
moment, juste
à temps)
de configurer,
reconfigurer
n'importe quel
type d'institution
(une entreprise
ou une école),
on peut se demander
si les institutions
anciennes gardent
encore tout
leur sens…
Si j'osais en
ces murs une
référence
philosophique,
je dirais que
nous quittons
un monde aristotélicien
où le
réel
est plus que
le virtuel,
pour un monde
platonicien
ou le virtuel
est plus que
le réel,
rendu indéfiniment
reproductible
par la maîtrise
du code…
Ne croyez pas
que je pousse
un peu trop
loin le bouchon.
Regardez ce
qui arrive à
la cyberentreprise,
en réseau,
éclatée,
aux frontières
fluctuantes,
reconfigurable
en fonction
des projets
ou des circonstances,
ad hoc, comme
on dit aussi
parfois…
Et il n'y a
pas de raison
pour que ce
qui arrive à
l'entreprise
n'arrive pas,
si l'on n'y
prend garde,
à toutes
les institutions,
toutes plus
ou moins solubles
dans le Net…
Et du coup,
le monde en
réseau
est un monde
où l'on
pourrait se
passer d'institutions
" réelles
" dans
la mesure où
pourrait produire,
juste à
temps, des avatars
d'institutions,
des institutions
simulées…
Et les défaire
après
usage..
Crise
du politique
: une crise
générale
des régulations
Revenons à
des réalités
plus immédiates
et plus directement
politique…
Institutions
ou pas nous
vivons une crise
des régulations,
ce qui est une
autre façon
de dire une
crise du politique…
A cette formulation
on peut en préférer
une positive
: nous sommes
en quête
de régulations
adaptées
à la
société
des réseaux…
A vrai dire,
il existe différents
modes de régulation
: la loi, les
libres accords
entre acteurs
autonomes, l'opinion
et les médias,
le marché,
les régulations
techniques,
comme le Code
de la route
par exemple
où les
protocoles de
l'Internet,
par exemple.
Ce qui caractérise
la société
des réseaux
en gestation,
c'est d'une
part qu'elle
est dépourvue
de régulation
globale -elle
n'a pas de "
Constitution
"- et que
de l'autre,
certains modes
de régulation
semblent défaillants
par rapport
à d'autres
apparemment
mieux adaptés.
Le
déclin
de la loi ?
En gros il semble
que la loi soit
un mode de régulation
en déclin,
cela pour trois
raisons…
. l'accélération
du changement
dans un monde
qui sacrifie
peu à
la durée
(or la loi
et le règlement
sont faits
pour durer)
. la remise
en cause des
frontières
pose également
problème,
puisqu'en
principe,
une loi s'applique
sur un territoire
donné…
et quand il
s'agit notamment
de l'Internet,
le territoire
législatif
pose problème.
. et il y
a enfin, une
certaine perte
de légitimité
du politique…
concurrence
des territoires
D'autant que la
" concurrence
des territoires
" oblige
désormais
les politiques
à soigner
la " compétitivité
" de leur
territoire…
pour séduire
les forces économiques
en quête
de localisation
et de relocalisation…
Et bien entendu,
les systèmes
de régulation
font partie de
ces avantages
compétitifs.
Cf. Ch.-Albert
Michalet, La Séduction
des nations. Comment
attirer les investisseurs,
Economica. Cf.
aussi, après
les paradis fiscaux,
les " paradis
numériques
", totalement
" dérégulés
". C'est
pourquoi d'autres
modes de régulation
semble prendre
le pas. A l'évidence,
le marché,
les accords entre
acteurs autonomes
(ce qu'on appelle
désormais
la co-régulation)
et aussi les codes
techniques…
Il est possible
que l'Internet
en tant qu'espace
public contribue
également
à la montée
des régulations
par l'opinion
(mais, on verra
qu'on a des raisons
d'en douter).
Quelques exemples…
Aujourd'hui, la
" police
du Net "
est souvent le
fait d'initiatives
privées
sans grande légitimité.
Citons les Cyberangels
constitués
par des internautes
volontaires d'une
centaine de pays,
l'ICRA fondée
par des grands
acteurs du Net
qui " cote
" les sites
en fonction de
leur contenu (violence
ou sexe). Il existe
même une
association américaine
de sites pornographiques
de lutte contre
la pédophilie
! En matière
de droits d'auteurs
et de diffusion
musicale, faute
de réglementation
ad hoc, Yahoo!
vient de prendre
l'initiative de
rémunérer
les éditeurs
musicaux et de
verser "
les premières
royalties du monde
du web ".
Si l'exemple fait
des émules
et que le marché
valide le dispositif,
on pourra dire
que Yahoo! a fait
la loi. Il existe
aussi des logiciels
permettant de
contrôler
l'accès
à certains
sites (régulation
technique). En
France, le rapport
Christian Paul,
très innovateur
à cet égard,
propose d'officialiser
la co-régulation
- autrement dit
la régulation
par les acteurs
présumés
autonomes. La
hiérarchie
des normes…
Le problème,
c'est que normalement,
c'est la loi qui
encadre et légitime
les autres modes
de régulation
: le marché
est nécessairement
institué
par la loi. Le
procès
fait à
Microsoft aura
bien montré,
quelle qu'en soit
l'issue, que le
marché
n'est pas opposable
à la loi
et que même
il en dépend.
De manière
générale,
on peut se demander
si une collectivité
humaine quelconque
peut perdurer
sans " constitution
", explicite
ou implicite.
Pascal : "
C'est une plaisante
chose à
considérer,
de ce qu'il y
a des gens dans
le monde qui,
ayant renoncé
à toutes
les lois de Dieu
et de la nature,
s'en sont fait
eux-mêmes
auxquelles ils
obéissent
exactement, comme
par exemple, les
voleurs, etc.
" (Pascal,
Pensées).
A quoi Voltaire
répond
: " Cela
est encore plus
utile que plaisant
à considérer
; car cela prouve
que nulle société
d'hommes ne peut
subsister un seul
jour sans règles.
" (Voltaire,
Lettres philosophiques).
Aujourd'hui, les
institutions susceptibles
de donner des
règles
du jeu globale,
sont contestées,
chacune de leurs
réunions
fait l'objet de
manifestations
spectaculaires,
où les
intérêts
des uns et des
autres sont du
reste assez confusément
exprimés.
Cela signifie
clairement un
déficit
politique et plus
précisément
un déficit
institutionnel,
justement…
De manière
plus générale,
on ne peut qu'être
alarmé
par la défaillance
des régulations
sociales telle
qu'on en observe
chaque jour les
manifestations,
notamment dans
notre pays où,
historiquement,
la loi républicaine
constitue l'alpha
et l'omega de
toute forme de
régulation…
Conclusions Je
ne voudrais surtout
pas conclure de
manière
négative
ou pessimiste.
Une chose est
certaine, c'est
que nous vivons
une période
historique. Nous
sommes probablement
des mutants et
nous avons le
privilège
unique de pouvoir
observer encore
à distance
et dans ce qui
nous reste de
durée,
comme ici-même,
différents
avatars possibles
de l'espèce
homo en voie de
mutation…
Les évolutions
possibles que
j'ai décrites
sont conformes
à de réelles
tendances lourdes.
Mais ce sont des
évolutions
possibles (et
non inéluctables)
dans un univers
a-politique, en
quelque sorte.
Je n'ai pas voulu
suggérer
que la société
des réseaux
serait nécessairement
un monde sans
durée,
sans distance
et sans frontières,
sans mémoire,
sans institutions…
Mais j'ai voulu
trancher avec
des visions symétriques
utopistes d'un
monde spontanément
unifié
et pacifié
par la communication
et le commerce…
D'autant que cette
utopie ressurgit,
presque à
l'identique, à
chaque grand progrès
des techniques
de communication…
Intensément
politique…
Contrairement
à ce qu'affirment
certains experts,
nous vivons une
période
non pas de déclin
politique, mais
intensément
politique. Une
période
de fondation…
Une période
constituante,
en quelque sorte.
Et seule la défaillance
des politiques
(que nous sommes
tous si nous méritons
le nom de citoyens,
mais citoyens
de quelle cité,
là est
toute la question)
que seule la défaillances
des politiques
disai-je pourrait
rendre proprement
a-politique…
c'est-à-dire
inhumaine. Un
monde commun à
instituer…
la " République
", le "
monde commun "
Quelque soit la
radicalité
des transformations
en cours, il n'est
pas de monde humainement
vivable qui ne
soit institué.
Certes, la société
des réseaux
semble fatale
à des ensembles
politiques, trop
petits pour maîtriser
les flux mondiaux
de l'économie,
trop grands pour
traiter les problèmes
locaux de la vie
quotidienne. Pourtant,
dans un monde
en pleine explosion
identitaire, où
s'entrecroisent
et s'affrontent
les allégeances
ethniques, religieuses,
nationales, idéologiques,
sexuelles, tandis
que prolifèrent,
dans le cyberespace,
les " communautés
virtuelles ",
il n'y a peut-être
pas d'autre issue
politique qu'un
" modèle
républicain
", précisément
parce que ce modèle
ne se fonde pas
sur des appartenances
identitaires mais
sur un consensus
purement politique.
Espace public
? Internet est
un dispositif
de communication
qui rend possible
un espace public
mais ce n'est
pas un espace
public…
Pour qu'advienne
un tel espace
public, c'est
à dire
pour qu'il y ait
débat,
il faut outre
une langue commune,
des références
et des valeurs
communes…
Et c'est sans
doute ce qu'il
y a de plus excitant
dans la construction
européenne
: à savoir
qu'elle nous invite
et nous contraint
à construire,
à instituer
un modèle
d'espace public,
articulant le
local, le national
et le global,
conformément
au principe de
subsidiarité
sur lequel on
a tort d'ironiser
puisqu'il est
probablement le
plus sérieux
et le plus vital
défi que
connaisse aujourd'hui
la construction
de l'Europe…
Les techniques
du réseau
nous apportent,
comme on en a
vu ici-même
quelques exemples,
des outils permettant
d'élargir
le débat
à une échelle
inconnue jusqu'ici.
Mais sans volonté
et institutions
politiques, l'agora
électronique
planétaire
risque de dégénérer
en gigantesque
cacophonie et
brouhaha. A moins
que le customer
relationship management
ne n'organise
à sa manière
cette confusion,
au prix d'une
réduction
de l'existence
humaine à
l'exploitation
d'une lifetime
value d'homo consummans
intégral
et hébété,
sans durée,
sans distance,
sans mémoire
et sans identité.
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